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2036 : vous ne verrez plus de poulet entier
Publié le 16 septembre 2026

S'il y a une chose que je n'ai plus peur de faire, c'est me projeter sur dix ans. Alors quand l'Acta, le réseau national des instituts techniques agricoles français, a proposé Impro d'Agro lors du dernier Salon International de l'Agriculture à Paris, un défi de design fiction où il fallait s'imaginer ingénieur en 2036 pour inventer des solutions concrètes à plusieurs filières agricoles, j'ai tout de suite voulu y amener mon amour pour ce secteur.
Notre équipe s'est vu confier la filière avicole, et sa place dans la souveraineté alimentaire française. Un vrai coup de chance : nous étions en plein Salon, donc tous les acteurs de la filière étaient là, à portée de question. J'en ai profité pour interroger un maximum de monde : d'Anvol, l'interprofession de la volaille de chair, aux responsables du stand jeunes agriculteurs, du ministère aux assureurs, des restaurateurs jusqu'aux consommateurs eux-mêmes sur place.
Ce qu'on attendait probablement de nous
Beaucoup s'attendaient à ce qu'on ressorte les constats habituels, et ils ne sont pas faux : que les producteurs étouffent sous les réglementations, que le modèle "poulet hors cage" s'essouffle face à la hausse de la consommation, que les importations ne sont plus un simple complément de concurrence mais un vrai besoin structurel pour nourrir le pays, que certains distributeurs n'hésitent pas à se tourner vers l'offre la moins chère au détriment des producteurs locaux, et que les pouvoirs publics peinent à suivre le rythme. Bref, que la souveraineté alimentaire française prend un coup, et que la filière avicole y est pour beaucoup.
Tout ça est vrai, chiffres à l'appui. La consommation de poulet a bondi de 24,4 % en cinq ans, et encore de 5,6 % rien qu'entre 2024 et 2025. Le poulet a dépassé le bœuf dès 2013, puis toute la viande bovine à lui seul en 2022. Et en 2024, la volaille a rattrapé le porc comme viande la plus consommée en France. La production peine à suivre : elle a certes augmenté, mais "l'offre en poulet du quotidien reste insuffisante aujourd'hui", comme le résume sans détour le président d'Anvol. Résultat : le recours aux importations continue de grandir, exactement au moment où on parle de plus en plus de souveraineté alimentaire.
Mais ce n'est pas ça qui m'a le plus marqué
Pas parce que tout ce qui précède n'a pas d'importance, au contraire. Mais parce qu'il se passe, en silence, quelque chose d'encore plus profond : le poulet entier est en train de disparaître de nos maisons.
En 1998, il représentait 52 % des achats de poulet en rayon. Aujourd'hui, il ne pèse plus que 14,4 %. À la place, ce sont les découpes (ailes, cuisses, filets) qui dominent avec 51,2 % des achats, et les produits élaborés (nuggets, panés, préparations diverses) qui captent plus de 30 % du reste. Ce n'est pas une tendance qui s'amorce. C'est une bascule déjà largement accomplie.
Et si vos futurs enfants, vos futurs petits-enfants, ne savaient plus vraiment à quoi ressemble un poulet entier ? Bon j'abuse un peu, mais à peine : on peut très bien imaginer un futur où voir l'animal dans son intégralité devienne suffisamment rare pour surprendre, comme une curiosité plutôt qu'un produit du quotidien.
Ce qui rend cette bascule incroyable, c'est qu'elle est parfaitement organisée par tranche d'âge. Les tenders et les nuggets pour les enfants, les ailes pour l'apéro, l'escalope pour le repas rapide et équilibré. Chacun trouve sa pièce, son format, son moment de consommation, et personne ne se sent obligé de remettre en question l'animal entier, puisqu'il n'a plus vraiment sa place dans cette organisation.
Pourquoi ça me concerne, au-delà du poulet
Une filière qu'on ne voit plus dans son ensemble, c'est une filière plus difficile à défendre dans son ensemble. Quand l'acte d'achat se réduit à un morceau anonyme sous plastique, le lien avec l'élevage, avec le producteur, avec les choix qui façonnent cette filière, s'affaiblit d'autant. Ce n'est pas un hasard si, dans le même mouvement, la souveraineté alimentaire sur ce secteur devient un sujet d'inquiétude croissante.
C'est très exactement le genre de constat qui m'a poussé à fonder AgriComp quelques mois plus tard : l'agriculture de demain n'a pas seulement besoin de plus de production. Elle a besoin de gens capables de comprendre ces bascules de consommation, de les anticiper, de les expliquer au grand public, des compétences en stratégie, en communication, en analyse, autant qu'en agronomie.
2036, ce n'est plus si loin. La vraie question n'est pas de savoir si le poulet entier va continuer à disparaître de nos maisons, c'est déjà en cours. La question, c'est ce qu'on choisit de comprendre et de raconter à ce sujet, avant que la génération suivante ne se contente d'un poulet qui n'a plus jamais eu de forme entière.
Yvan TONGO
Futur Expert conseil en stratégie de développement des filières agricole et agroalimentaire